Si le premier programme animé diffusé à la télé au Japon fut Manga Calendar (1962), 52 épisodes éducatifs d'une durée souvent inférieure à 5 minutes, c'est Astro Boy *2 d'Osamu Tezuka qui mérite le titre de première série d'animation japonaise. Diffusé sur Fuji Télé à partir du 1er janvier 1963, le serial "indépendant" obtint immédiatement un immense succès et brisa le tabou concernant l'impossibilité de réaliser un épisode animé de 30 minutes par semaine. Les grands studios ne devaient pas tarder à s'immiscer dans la brèche en adoptant exactement les mêmes procédés que ceux inventés par Tezuka. Le maître venait de poser les jalons de l'industrie de l'animation japonaise. Ces derniers n'ont toujours pas changé, à peine évolué (narration par le montage et le plan plus que par le mouvement caricaturé -école Disney-, psychologie des personnages dominant l'action, prépondérance des dialogues et de la musique pour conférer du rythme au récit). "J'aimerais énormément réaliser un film sur un sujet aussi novateur qu'Astro Boy. Des séries comme celle-ci et Le Roi Léo sont formidables. Tezuka est un grand créateur, un grand cinéaste, il faudrait qu'un jour nous puissions travailler sur un projet commun. Je suis certain que le résultat serait formidable". Walt Disney.
Déjà impressionné par les mangas de Tezuka, Stanley Kubrick décida suite à la vision d'Astro Boy (diffusé sur la NBC dès 1964) de commander plusieurs centaines de croquis à l'artiste pour 2001, l'Odyssée de l'Espace. Ignorant qu'il s'adressait au Dieu vivant des mangas, un sculpteur d'âme virtuose, Kubrick fit preuve de son habituelle "tyrannie". Tezuka mit donc officiellement un terme à son association avec le cinéaste en 1965, refusant mordicus de subir ses légendaires sautes d'humeur. Quant à lui, Kubrick garda un souvenir ému d'Astro Boy et un ½il sur l'évolution de l'animation nippone, ne protestant même pas lorsque Tezuka digéra une partie des fruits de leur collaboration dans le fameux long-métrage Phoenix 2772 (1980). D'ailleurs, le script de 80 pages de A.I. dont hérita Steven Spielberg à la mort de Stanley Kubrick fourmillait de références (encore visibles dans la version finale du film) à l'oeuvre de Tezuka. N'oublions pas que dix ans avant la publication de la nouvelle de Brian Aldiss, Astro le petit Robot était déjà un récit d'anticipation décrivant une ère où la technologie domine le monde. Le héros, Astro, fut le premier croisement entre Peter Pan et Pinocchio, un androïde en quête de ses origines, d'une famille et d'humanité... D'autre part, c'est avec Astro que le thème du robot acquit ses lettres de noblesse dans l'animation japonaise. La descendance du petit robot est aujourd'hui innombrable. En 1965, Tezuka réalisa la première série d'animation japonaise en couleurs : Le Roi Léo. Des années plus tard, les studios Disney tentèrent vainement d'en racheter les droits. Finalement, Le Roi Lion (le plus gros succès de la firme américaine) plagia sans vergogne les figures majeures et des scènes entières de la série de Tezuka. Evidemment, la politique de Disney fut de nier en bloque toute influence. Or, cette défense paraît dérisoire quand on sait que la série japonaise eut aux USA un impact comparable à celui de Goldorak en France (le show fut renommé : Kimba the White Lion, le héros du long-métrage de Disney s'appelle Simba).
Après la sortie de l'adaptation du Roi Léo sur grand écran, la Mushi produisit Pictures at an Exposition. Ces sketchs musicaux, souvent comparés à juste titre au Fantasia de Walt Disney, n'étaient en fait qu'un prétexte utilisé par Tezuka pour mettre en scène 10 épisodes satiriques, métaphores et pamphlets s'attaquant à la folie des hommes. Ce film demeure l'un des chef-d'½uvre de Tezuka et de l'histoire du septième art. "Monsieur Tezuka était de ceux dont le destin est de nous montrer le chemin. Il était extraordinairement altruiste et talentueux. La valeur d'un film comme Paintings at an exposition est inestimable. Monsieur Tezuka, du fond du c½ur, je veux vous dire : merci". René Laloux.
Toujours avide d'expérimentation, Tezuka engagea en 1968 le pari risqué de faire coexister des acteurs "live" et des "toon" dans la même série : Vampire. Mais la greffe ne fut pas vraiment une réussite. En 1969, après avoir été contraint d'encore augmenter sa production de mangas pour éponger les dettes contractées par ses dessins animés (la concurrence étant féroce), Tezuka trouva la force d'innover en proposant aux spectateurs le premier long-métrage d'animation nippon érotique : Les 1001 Nuits. Le public fit un triomphe au film. Malheureusement, même une autre fiction historique et coquine, Cléopatra, ne suffit pas à sauver Mushi de la banqueroute. Tezuka était un artiste ubiquiste, malheureux lorsqu'il menait moins de trois projets de front. Mais en contrepartie de son génie, Tezuka était aussi un très mauvais gestionnaire, un comptable pitoyable et un homme d'affaire au mieux médiocre. Sa vie, son oeuvre, étaient dédiées à la création, pas à la gestion. Accablé par des problèmes d'ordre financier, Tezuka commença donc à imaginer des fictions de plus en plus noires, reflets de son état d'esprit et de la mauvaise santé de sa société. Cependant, bien que cela aurait pu le sauver, en conteur né, Tezuka refusa de lénifier ses propos, de se laisser racheter ou de réduire sa productivité. Pour prouver que ses ambitions demeureraient à jamais inchangées, Tezuka publia en 1972 son adaptation de la vie de Bouddha *1. Au-delà de la fidélité au mythe original, l'artiste livra une bédé d'une portée philosophique inédite. Cette saga épique et picaresque est l'aboutissement du style graphique de son auteur. La souplesse du trait, la rondeur des personnages et le dynamisme des mouvements sont ici parfaitement maîtrisés.


